27.10.17

Fuck le troisième lien

La chasse aux licornes est rouverte.

À tous les maux qui affligent la ville de Québec, il faut désormais ajouter sa propension à vivre dans le monde euphorique et autonome de la fiction.

Vous vous souvenez de la fois où les Nordiques sont revenus parce qu’on leur a construit un amphithéâtre?

Le troisième lien, ça va être pareil avec la congestion routière.

***


D’abord, les faits.

En 2014, la chambre de commerce de Lévis relance une idée enterrée depuis longtemps, celle d’un tunnel sous-terrain entre Québec et Lévis, et tente de gagner l’appui de la population. L'idée circule déjà dans les radios privées, qui orchestrent en 2016 une de ces campagnes dont elles ont le secret : sondages, commentaires sur les sondages, relance de politiciens, autocollants, le troisième lien est désormais sur toutes les lèvres.


Les experts consultés sont unanimes: c’est une idée stupide sur le plan des transport et sur le plan économique.


Le troisième lien ne règlera en rien la congestion routière. Plus de routes = plus de chars = plus de bouchons. C’est vrai partout, tout le temps. Avec un autre lien routier à Québec, le développement immobilier prévisible sur la rive-sud ajoutera quelques milliers de voitures de plus sur Dufferin-Montmorency et sur la 40, déjà engorgées. C’est un pensez-y bien pour ceux qui empruntent ces routes.

Le troisième lien est une catastrophe économique. Le seul scénario étudié jusqu’ici, un tunnel, coûterait quatre milliards de dollars. Quatre. Fucking. Milliards. Deux fois le tramway prévu entre Québec et Lévis. Rendu là, faites donc un métro.

Le troisième lien est une catastrophe écologique - la poursuite de celle en cours. Entre 1990 et 2007, la quantité de gaz à effet de serre causés par l'automobile a crû presque deux fois plus vite que la population du pays. Et depuis 2007, 115 000 véhicules se sont ajoutés sur les routes sur les deux rives du fleuve. Courage humanité, tu vas le réussir ton suicide au gaz.

Le troisième lien, c’est un projet de Lévis pour du monde de la Rive-Sud. Selon la journaliste de l’Actualité Valérie Borde, qui analysait les chiffres de la dernière enquête Origine-Destination des déplacements dans la région de Québec, « sur 893 600 trajets en auto par jour recensés dans la région (hors retour le soir au domicile), il y avait exactement 23 400 trajets effectués depuis le nord du fleuve en direction du sud du fleuve dans la région de Québec, soit un gros 2,6% du trafic auto toutes directions confondues. » Quant au directeur du Bureau des transports de la Ville de Québec, Marc Des Rivières, il fait remarquer que seules 3000 personnes sur les 24 000 qui franchissent les ponts vers le nord le matin verraient leur temps de transport réduit avec un troisième lien à l’est.

Le troisième lien, c’est une campagne publicitaire des radios privées transformée en campagne publicitaire pour des politiciens. Ces gens-là sont des experts pour jouer sur des sentiments réels de la population pour les retourner à leur profit. On a joué sur la fierté des gens en leur disant qu’un amphithéâtre ramènerait les Nordiques et la ville de Québec à sa grandeur d’antan ; les citoyens doivent maintenant éponger un déficit annuel de 3,7 millions. Maintenant, on joue sur leur frustration d’être pris dans le trafic matin et soir en leur vendant un lien routier dont ils ne se serviront à peu près jamais. Quant aux politiciens mollassons à leur remorque, ils ont depuis longtemps abandonné toute vision à long terme pour simplement s'assurer de leur profit immédiat, leur réélection, et Régis Labeaume comme Anne Guérette comme les libéraux savent parfaitement que c'est un projet rétrograde et nuisible, mais ils sont trop couillons pour le dire en pleine face aux animateurs de radio qui font la pluie et le beau temps et la pollution atmosphérique à Québec.

Le troisième lien, c’est vraiment, et authentiquement, de la marde.

***


Quand j’ai publié le livre Fuck le monde, on s’est étonné de le voir si ancré dans son lieu d’origine. « C’est très Québec » a dit Catherine Lachaussée à Radio-Canada ; et cette caractéristique, si elle pouvait plaire à son auditoire, sonnait pourtant comme un reproche ailleurs. De la même manière, une amie qui voyage beaucoup se disait récemment saisie par la trivialité des préoccupations locales. M’étais-je montré coupable de régionalisme, mes horizons étaient-ils trop limités?

Pantoute.

Québec est à l’avant-garde des tendances du monde contemporain. Observer ce qui s’y passe, c’est connaître avec acuité les forces qui traversent la société occidentale. Le destin de l’humanité se joue présentement à Québec - et ça ne va pas bien.

On y a connu le populisme de Régis avant celui de Denis, avant Donald. Les trolls des radios y ont précédé les trolls d’internet. On y est devenus conservateurs avant qu’ils ne prennent le pouvoir au Canada et aux États-Unis. L’extrême-droite y a naturellement fait son nid et y défile comme à Charlottesville. L’islamophobie s’y manifeste jusqu’à la tragédie.

La post-vérité fait rage. 44% de la population est climato-sceptique. En face des arguments et faits cités précédemment quant au troisième lien, un candidat à la maire a dit que les « experts ont droit à leur opinion. »  Les fake news sont de la petite bière à côté de la fiction du retour des Nordiques dans laquelle la cité a vécu pendant des années.

Quand à la polarisation de l’opinion publique, c’est un dossier en soi.

***


La campagne de Jean-François Gosselin est l’ultime - au sens de la dernière en date et de la plus achevée - manifestation de l’interférence des radios-poubelles dans la politique de la région, peu importe le palier de gouvernement. Par leur appui, ces radios ont favorisé l’élection de Régis Labeaume au municipal, des députés adéquistes au provincial et des conservateurs au fédéral. Elles tentent depuis plusieurs années de mousser des candidats moins institutionnalisés, comme Adrien Pouliot, chef de l’insignifiant Parti Conservateur du Québec, qui bénéficie d’une chronique à l’émission de Jeff Fillion. On leur doit également des tentatives de création ex nihilo de candidatures politiques, comme les cols rouges de Sylvain Bouchard.

Québec 21 s’inscrit dans cette logique en étant carrément le parti de CHOI Radio X. Son fondateur, Frédérick Têtu, était chroniqueur à la station ; il a dû abandonner ses activités publiques après y avoir donné une entrevue « dans un état de fatigue extrême. » Peu importe, après la campagne anti-SRB ayant ligué les radios privées entre elles lors des derniers sondages Numéris, Jean-François Gosselin y a pris son programme et fait de leurs studios ses locaux de campagne.

Le programme de CHOI Radio-X


Le programme de Jean-François Gosselin


La rhétorique simpliste à l’extrême de cette campagne est aussi l’ultime manifestation de la guerre culturelle que mènent ces radios. Cette notion, qui ne semble pas être très répandue dans l’espace francophone, est assez bien instituée dans l’espace anglophone, en particulier aux États-Unis. La guerre culturelle désigne l’opposition entre les ensembles de valeurs conservatrices et les valeurs progressistes, entre ce qu’on désigne généralement la droite et la gauche politique.

Dans cette logique, tout débat de société est susceptible de tomber d’un côté ou de l’autre du spectre politique- l’avortement, la laïcité, le mariage homosexuel, la légalisation du pot, etc. Le débat de société est souvent envisagé ainsi dans les médias, où les sujets sont soumis à la discussion d’une personnalité de gauche et d’une autre de droite, qui se trouvent ainsi habiletés à parler de pratiquement n’importe quoi, et de manière extrêmement prévisible, dans la mesure où tout retombera dans des lignes de fracture préétablies.

La guerre culturelle est celle de la droite. La gauche libérale est depuis longtemps anesthésiée par le néolibéralisme qu’elle a embrassé jusqu’à s’y dissoudre. La droite est agressive et, ayant gagné son adversaire à son programme économique, elle veut maintenant conquérir le terrain de la culture. Ses partisans les plus excités - le Tea Party américain, l’UKIP britannique, et tant d’autres - agissent comme repoussoir, puis comme séducteurs. Leurs propositions sont tellement hors du sens commun qu’elles deviennent des marques de rébellion contre le consensus.

Dans cette logique, la polarisation de l’opinion publique n’est pas un accident, une dégénérescence du discours social, voire une espèce de pente descendante naturelle qu’on ne peut que déplorer. Au contraire, cette polarisation est délibérée parce qu’elle donne un avantage à celui qui l’initie ; son camp adverse ne l’a pas voulue, peine à s’y reconnaître, s’y engage à regrets, pour finalement constater qu’il est déjà trop tard. C’est ainsi que les Républicains, aux États-Unis, contrôlent le Sénat, la chambre des représentants, les gouverneurs. Ah, et la présidence.

À Québec, depuis 20 ans, les radios privées mènent férocement cette guerre culturelle. On y cultive la haine de tout ce qu’on associe à la gauche - les pauvres, les syndiqués, les cyclistes, les musulmans, les écolos, la fameuse clique du plateau - une gauche, il faut le dire, largement fantasmée et quasi-inexistante dans une ville qui n’était pas, jusque là, prompte à s’entre-déchirer sur des enjeux idéologiques. La stratégie a réussi au-delà de toute mesure, si bien qu’on reconnaît spontanément le transport en commun comme associé à la gauche - et on le combat en tant que tel - et un troisième lien routier comme la poursuite de la guerre culturelle qu'on lui mène.

Comme ils disent en anglais, this is why we can’t have nice things.

***


Jean-François Gosselin, dont le programme ne tient qu’au troisième lien, avait si peu à dire sur la culture qu’il a soutenu que ce pont allait faire rayonner la ville comme le pont de Québec l’a fait autrefois et que les touristes allaient s'y précipiter.

Yo dude, on va faire quoi si c’est un tunnel?

***


Québec est une ville détruite.

Le destin de Québec s’est joué dans une décennie, les années 1960, pendant lesquelles on a rasé des maisons victoriennes pour faire de la place aux édifices de la colline parlementaire, détruit le quartier chinois pour faire passer des autoroutes, envoyé l’université en banlieue et ceinturé le centre-ville de cités dortoirs.

Ça ne servirait à rien de ressasser le passé s’il ne se poursuivait pas toujours aujourd’hui. Depuis lors, rien dans la planification urbaine, si une telle chose existe, n’est venu enrayer cet état de fait. L’étalement urbain se poursuit. Encore aujourd’hui, on a développé des pans entiers de Lebourgneuf ou des quartiers à Lévis sans transport en commun, et une localité aussi éloignée que Sainte-Catherine de la Jacques-Cartier est en plein boom immobilier.

Québec a vécu son rêve américain, sa maison de banlieue, ses deux autos, son bonheur individuel à l’abri de tout souci collectif, pour se rendre compte une génération plus tard que ce rêve est toxique ; sa population atomisée, seule dans sa maison et seule dans sa voiture, a oublié de se développer collectivement, pour rater de façon spectaculaire son entrée dans le XXIe siècle.

Il est frappant de voir à quel point les habitants de Québec ne trouvent pas qu’il fait bon vivre dans leur propre ville. Toutes ses qualités se retournent contre elle. Son discours public est marqué par l’aigreur ; chaque fait de l’actualité est susceptible de provoquer un sursaut réactionnaire en chaque individu. Le sondeur de CROP n'en revenait pas : « La région de Québec, à part leur équipe de hockey et leur troisième lien, ils sont contre tout. Ils sont systématiquement contre tout. »

Québec, cité prospère, où le taux de chômage est le plus bas au Canada, est notoirement « écoeurée de payer », pour reprendre le nom d’une campagne publicitaire d’une radio. Québec, belle ville, ville romantique, ville historique, n’existe plus que pour ses touristes ; ses habitants, eux, vivent leur vie de boulot-costco-dodo pris dans des bouchons de circulation qui ne sont que stress, gaz et laideur.

Québec, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, rechigne au patrimoine ; on a vu ses citoyens conspuer une oeuvre d’art accompagnant l’amphithéâtre qu’ils réclamaient à grands cris, et le candidat à la mairie cité plus haut déplorer qu’on investisse dans la bibliothèque centrale du réseau municipal ou dans le théâtre du plus grand dramaturge de la cité.

Québec, capitale nationale, ville de fonctionnaires, porte au pouvoir des politiciens qui détestent le service public et les prérogatives de l’État, et qui se font les champions de la rigueur budgétaire, à cette exception près que leurs projets - un amphithéâtre, un lien routier - sont des gouffres financiers.

La seule chose qu’il lui reste, c’est la fuite en avant : il faut plus d’autoroutes parce qu’il y a plus d’automobiles, plus d’étalement parce qu’il faut s’installer toujours plus loin pour un peu de tranquillité et de beauté à l’abri des laideurs de la ville pleine d’autoroutes et d’automobiles.

La seule manière de renverser la tendance est de refaire la ville dans la ville, d’urbaniser cet amas de banlieue et de faire en sorte que les gens se rencontrent, plutôt que de s’en remettre aux bonimenteurs de la radio qui leur disent que leurs problèmes sont de la faute des pauvres qui prennent l’autobus à qui il ne faudrait surtout pas donner une voie réservée.

Il faut un projet de transport collectif de si grande ampleur qu’il supprime l’aliénation de l’automobile et ceux qui s’en font une idéologie, que ce projet remodèle durablement et radicalement la trame urbaine ; il faut qu’il renverse le zeitgeist de la ville, qu’il rende l’écoute de la radio inutile, il faut qu’il sorte la population de sa marde quotidienne et rende les gens heureux et fiers d’habiter chez eux.

Il faut redétruire cette ville.