13.11.16

C'est ben beau de chialer, mais toi qu'est-ce que tu proposes ? Exégèse d'un lieu commun.


[ Le texte suivant fait office de postface au livre C'est ben beau de chialer mais toi kess tu proposes? Ce dernier reprend les meilleurs éléments du défunt site web du même nom, où tout un chacun était invité à « chialer », ou alors à solutionner les problèmes des autres, le tout de manière aléatoire et anonyme. Le résultat en est un livre-zine idiot et drôle, seulement disponible en ligne en cliquant ici-même.]

Au tout début du XXe siècle, Léon Bloy, écrivain sulfureux et catholique enragé, entreprend la compilation des lieux communs de la pensée bourgeoise, un répertoire selon lui « extrêmement exigu ». Homme de peu de mots, d’ailleurs toujours les mêmes, « l’authentique et indiscutable Bourgeois est nécessairement borné dans son langage à un très petit nombre de formules. »

Le lecteur d’aujourd’hui, devant ce relevé des maximes et proverbes d’une autre époque, est consterné : diable, la pensée bourgeoise serait-elle éternelle, comme Bloy semble le penser lorsqu’il évoque « les sentences moisies qui leur furent léguées par les siècles et qu’ils transmettront à leurs enfants»? Il est spectaculaire que les traits de langages les plus rebattus du siècle dernier aient percé le nouveau millénaire sans difficulté : « les affaires sont les affaires », « les enfants ne demandent pas à venir au monde », « toutes les opinions sont respectables », « on ne se refait pas », « il faut être de son siècle », tous ces lieux communs nous ramènent invariablement à la médiocrité contemporaine.

Le néant de la pensée bourgeoise est, nous dit Bloy, d’essence divine ; la perfection du vide a nécessairement à voir avec la transcendance. S’il s’écoutait parler, le bourgeois serait pris de frayeur. L’air entendu qu’il se donne lorsqu’il se commet dans un lieu commun et, lorsqu’il parle à un autre bourgeois, « le pressentiment infaillible d’échanger ainsi des secrets précieux, de se dévoiler l’un à l’autre des arcanes de vie éternelle », font en sorte que « les plus inanes bourgeois sont, à leur insu, d’effrayants prophètes, qu’ils ne peuvent pas ouvrir la bouche sans secouer les étoiles, et que les abîmes de la Lumière sont immédiatement invoqués par les gouffres de leur Sottise. »

Ces paroles vides sont donc à manipuler avec soin. Le problème, avec le bourgeois, c’est « qu’il ne fait aucun usage de la faculté de penser et qu’il vit ou paraît vivre sans avoir été sollicité, un seul jour, par le besoin de comprendre quoi que ce soit ». Bref, comme on dit, le bourgeois ne veut rien savoir. C’est d’ailleurs dans cette perspective qu’il faudrait ajouter aux 280 énoncés relevés par Bloy cette innovation québécoise de la deuxième moitié du XXe siècle :

C’est ben beau de chialer, mais toi qu’est-ce que tu proposes ?

Quiconque a réfléchi sur l’état du monde, les pathologies sociales, devant une connaissance ou dans une discussion de groupe, s’est buté au moins une fois à cette question définitive destinée, paradoxalement, à clore la discussion. Par cette intervention, le balourd espoir du bourgeois est d’imposer le silence à son interlocuteur, stupéfait par l’ampleur des ressources qu’exigeraient les solutions à des problèmes qu’il n’a pas fini d’énoncer. Cet énoncé figé, il faut le décomposer pour le pénétrer ; mais on ne pénètre pas le néant, on s’y abîme.

Abîmons-nous, méthodiquement.

« beau » : est-ce beau ? Impossible. Le bourgeois ne connaît rien à la beauté. Il veut bien la consommer si on lui dit de le faire dans des chroniques culturelles, mais elle ne fait pas partie de sa vie. De son point de vue, c’est une marchandise abstraite, produite sans demande, et sans valeur d’usage. Il faut donc entendre ce « beau » comme une antiphrase. La beauté ne saurait se manifester, du reste, dans des actes de langages. Le premier accent tonique de la locution, ce « bô », pourrait très bien la terminer ; le bourgeois en a déjà assez et tout le reste n’est que tentative d’épuisement.

« chialer » : la critique, pour le bourgeois, n’est nécessairement que du « chialage », des lamentations. Le bourgeois est bien dans son monde, et les maux qui affligent ce dernier sont une stricte question de perception subjective. De son point de vue, la sociologie est une psychologie. On peut certes décrire le monde, mais le critiquer au nom d’impératifs moraux? Le bourgeois n’a pas besoin de morale. Il a les lieux communs.

« ,» : la virgule, ici, isole le complément de phrase. Elle présente ce qui est acquis, ce qui va de soi. Ce complément de phrase est une manière de dire « nous ne reviendrons pas là-dessus » ; bref, une dernière façon, si besoin est, de clore le chapitre de la critique, c’est-à-dire du chialage.

Il faut remarquer que le site, pour des raisons d’économie de caractères, mais aussi pour s’accorder à l’expression orale, abrégeait la locution ainsi : c’est ben bo de chialer, mais toi kess tu proposes ? Cela donne, le lecteur l’aura remarqué, un alexandrin parfait, avec césure en prime :



Mallarmé qualifiait l’alexandrin, langage des nobles et des dieux dans le théâtre classique, de « joyau définitif », de « vers de toujours » ; faut-il s’étonner de le retrouver dans la bouche du bourgeois, qui veut prendre la place des deux, et dont la vacuité est proprement céleste ?

« mais » : la molle opposition du bourgeois tient entièrement en cette consternante conjonction, annonciatrice de la médiocrité intellectuelle, qu’on retrouve dans le révélateur « Je ne suis pas raciste, mais…. », et qui dit exactement le contraire de ce qu’elle prétend dire : le bourgeois est raciste, en effet, et dans le cas qui nous occupe, il trouve que c’est tout-à-fait beau de chialer, en tant que pleurnichage sans effet sur le cours des choses, puisque c’est la seule manière qu’il puisse tolérer la critique. Il n’y a pas de mais qui tienne.

« toi » : si la critique se veut sociale, globale, s’attaquant aux structures profondes de ce qui rend possible l’existence du bourgeois, la réponse qu’il exige ne pourra forcément venir que de l’individu. Renverser le poids du monde sur les épaules de l’individu est le propre de l’idéologie bourgeoise, mais le renversement de perspective est un faux : si l’individu vit dans le monde, le monde ne peut sortir de l’individu, le bourgeois le sait très bien.

« proposes » : Proposer, ici, s’oppose à « chialer » ; mais pas plus que le bourgeois n’est disposé à entendre la critique, il ne veut entendre de propos mélioratif. Les deux termes s’annulent. De toute façon, comme il a refusé la validité de la critique, les propositions qui pourraient émerger, se plaçant hors de la dialectique, ne peuvent qu’être sirupeuses : arc-en-ciel, licornes, voitures électriques. On le voit, d’emblée, ce n’est pas très sérieux.

« ? » : Concession aux usages de la langue, le point d’interrogation est ici parfaitement rhétorique. Il n’est d’ailleurs qu’à le voir dans sa morphologie, se retournant sur l’énoncé qu’il clôt, pour constater qu’il est en fait fermé à la discussion ; et d’ailleurs, un point d’interrogation peut parfaitement être, comme dans le cas qui nous occupe, un point final.

***

Srérory Gadetsky (on flaire le pseudo), créateur et programmeur du site, se présente abusivement dans son avant-mot en tant que « gestionnaire de communauté », un titre aussi anachronique – une telle chose n’existait pas en 2006 – qu’usurpé. S’il y avait bien, au plus grand étonnement de tous, une communauté sur CBBDCMTKTP, elle était aussi notoirement ingérable qu’ingérée. La raison en est qu’obéissant à une utopie précoce du Web 2.0, le créateur se refusait à quelque intervention que ce soit, espérant un site au contenu se générant par ses seuls usagers.

Cette expérience web au contenu autogénéré s’est poursuivie sur d’autres sites du même créateur, dont La Parlure et LÈVE TA JUPE, les deux toujours actifs, et affligés de la même malédiction. Comme l’a rapidement compris Indymedia, qui prônait également « l’open publishing », l’internet est la poubelle de ses usagers. Si le site d’informations alternatives s’est vu inondé d’articles antisionistes qui fleuraient mauvais l’antisémitisme, au point où il faut maintenant activer manuellement le fil de nouvelles ouvert au public au cas improbable où quelqu’un voudrait en prendre connaissance, CBBDCMTKTP s’est vu lui couvert d’insanités sexuelles absolument impubliables qu’il a fallu élaguer dans leur quasi-totalité, c’est-à-dire à plus de 90%. Ce qu’on lira ici, quelque étonnement que cette vérité puisse causer, c’est la crème du site. On comprend mieux l’apparition, plus tard dans l’histoire d’Internet, des gestionnaires de communauté.

À l’inverse du lieu commun analysé ci-haut, CBBDCMTKTP est le site anti-bourgeois par excellence. Il se présente comme une vaste déclinaison d’un refus de discuter le refus de discuter. Si le bourgeois espérait faire taire le critique par sa vaine et paresseuse objection, c’est raté. Le critique est révolté et déploie l’arme atomique contre le néant de la pensée. Le problème le plus récurrent proposé ici, « la société » et ce qui s’en approche, est réglé par une variété de solutions : le feu, l’émeute, le meurtre, la révolution, le goulag, les armes bactériologiques, etc.

Foin de propositions, il faut passer aux actes.

C’est le prix que le bourgeois doit payer pour avoir réduit le langage à la non-performativité.


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