23.6.15

Fuck ta Saint-Jean, Régis

Chaque année, depuis quatre ans, c’est la même affaire. Une petite déprime pour la fête nationale. Pas que je sois le plus nationaliste ; il y a eu une époque où je mettais une petite épinglette fleurdelysée le 24 juin. C’est pas mal le plus loin où je suis allé ; mais surtout, il y avait, à cette époque et à cette date, un événement non-pareil, qu’il sera impossible à décrire aux générations qui ne l’ont pas vécu.

LA SAINT-JEAN.

Un party sauvage de 200 000 personnes sur les plaines et qui débordait sur la colline parlementaire, la place d’Youville, le quartier Saint-Jean Baptiste et le Vieux-Québec. Fait à noter, cet événement à la démesure complète se tenait à Québec, capitale nationale mais ville deux (ou trois) fois moins grosse que la métropole montréalaise. Tout le monde le savait, le 23 au soir, « ça se passait à Québec. » On y venait d’ailleurs et le temps d’une nuit, le show, les feux, mais surtout la foule participaient d’une ivresse collective propre à ranimer cet indomptable sens de la fête canadiens-français, celui qui désespérait le clergé, incapable de l’endiguer malgré toutes ses campagnes de tempérance.

Il y a quatre ans, le maire a décidé que c’était fini. Il a mobilisé la totalité de la police pour une soirée, a clôturé l’enceinte des plaines, a imposé une tolérance zéro sur l’alcool qu’il fallait désormais acheter sur place. Ce soir-là, en 2011, comme si je refusais ce qui se passait, je suis quand même allé à la SAQ acheter des dix onces de Southern et de Johnny Walker, quitte à prendre la bière sur le chemin. Dans la file, une fille m’a expliqué qu’elle-même n’irait pas fêter sur les plaines, peu importe la formule, mais que ce délire sécuritaire était nécessaire « parce que ça allait trop loin. » Elle m’a complètement déprimé. Je suis rentré chez nous, me suis versé un Southern, et j’ai lu les rapports catastrophiques qui circulaient sur Facebook, et dont le meilleur est ici.

Je n’ai toujours pas fini cette bouteille de Johnny Walker.

***

Québec est sans contredit la ville la plus réprimée – moralement, pulsionnellement – du non-pays dont elle est la capitale. À Québec, on travaille, on roule en char pis on va se coucher. Ses fameuses radios privées donnent à cet état de fait sa justification idéologique. On a vu certains de ses animateurs faire campagne contre les cyclistes, et leurs auditeurs appeler pour se vanter de couper des autobus avec leur automobile ; ce sont les même qui, par ailleurs, se plaignent de se faire traiter de mongols. Cette existence brutale, mécanisée, ne trouve pas sa rédemption dans l’art ou la beauté ; au contraire, cette ville ignore la réflexivité. Le gros projet social qui occupe la politique municipale est un aréna bâti pour une équipe de hockey qui n’existe pas. À Québec, on préfère investir dans l’industrie sportive pour que le divertissement se fasse dans la communion plutôt que dans l’altérité.

À Québec, on construit des amphithéâtres et on détruit des œuvres d’art.

Nul doute qu’un événement comme la Saint-Jean tranchait autant dans la monotonie que dans l’idéologie de cette ville. C’était une fête, au sens anthropologique du terme. L’espace d’une nuit se trouvaient suspendues les nécessités du travail et de la morale, se fondaient entre eux des individus qui s’ignoraient autrement, dans une ivresse sans autre but qu’elle-même. Au verbe se substituaient, selon les mots d’une encyclopédie en ligne, « la frénésie, la jouissance, le vertige.»

Très certainement, la Saint-Jean telle qu’on l’a connue n’était pas pour tout le monde, malgré les centaines de milliers de personne qu’elle attirait. C’était une fête de jeunes, comme la fête du Canada est une fête de vieux. Il s’en dégageait une énergie animale, pulsionnelle, propre à effrayer cette cité de banlieusards plattes. Même si les dépanneurs faisaient des affaires d’or, on ne vendait rien à la Saint-Jean, ni produit ni pays. On reprochait précisément à cette fête de n’être qu’une beuverie et de n’avoir qu’un rapport distant avec le patriotisme.

Tout cela est un peu vrai ; et alors?

Est-ce si grave de partir sur la brosse une fois par année?

[ Pendant qu’on y est, peut-on me dire pourquoi, en plus de voir la police envahir la place, il a fallu se taper les campagnes débiles d’Éducalcool? D’où sortent ces curés? Que ne sont-ils en train de s’attaquer à l’alcoolisme, plutôt qu’à du monde sur le party? On le sait qu’on peut avoir du fun en buvant modérément ; c’est ça qu’on fait tout le reste de l’année. Astheur, pouvez-vous nous crisser patience avec votre morale à cinq cennes?]

C’est comme si, après avoir discipliné les deux autres fêtes de la ville, le carnaval et le festival d’été, il fallait en finir une fois pour toute avec le fun à Québec.

Dur à croire, vu son origine commerciale, mais le Carnaval a aussi été une fête populaire et les défilés étaient si festifs dans les années 70-80 qu’ils tournaient à l’émeute. L’animation de la rue Sainte-Thérèse et les voutes de chez Ti-Père sont nées de la volonté des habitants, et on les a laissé mourir à terme. Le carnaval est devenu une fête « familiale » - il n’y a pas de meilleure police – sur des sites réservés, et maintenant plus personne n’y va. Ce n'est pas le problème du Festival d’été, très achanlandé, mais il représente désormais l’idéal de la fête à Québec : faut payer cher, boire de la Molson Canadian, montrer son bracelet et passer la sécurité, faire la même affaire en même temps que tout le monde et rentrer se coucher à 11 heures. La dernière fois que j’y suis allé, un autobus de police est venu vider la rue Saint-Joseph à minuit. BOUGE!

À Québec, on réprime les manifs comme on réprime les fêtes, avec l’artillerie lourde. On y a peur de la liberté, de celle qu’on réclame comme de celle qu’on pourrait y vivre le temps d’une nuit. L’interdiction de contester procède du même réflexe autoritaire qui commande l’interdiction de fêter. « On avait perdu le contrôle » de la Saint-Jean prétexte le maire. Seulement, il n’y avait pas besoin de contrôle dans cette fête. On en a profité pour réactiver le spectre d’émeutes vieilles de quinze ans, mais la vérité, c’est que tout se déroulait bien vu l’ampleur de l'événement. Une sale bagarre a bien eu lieu en 2010, mais toute la police de Québec n’aura pas réussi à éviter la même chose l’an d’après, alors qu’il y avait dix fois moins de monde sur les plaines.

La maire a donc signifié la fin du party avec cette déclaration spectaculaire : « On ne commencera pas à devenir fascistes du jour au lendemain. Il faut être plus intelligents, il faut y aller au fur et à mesure »

On croit halluciner. Le maire qui utilise le f*** word.

Les contestataires comme moi l’ont souvent sur le bout de la langue, pour dénoncer l’autoritarisme toujours grandissant du monde dans lequel on vit ; mais on se garde une petite gêne, parce qu’il est lourd de connotation, et toujours un peu déplacé. Sauf que là, c’est le maire qui s’échappe comme si, même dans sa tête, il y avait un lien entre Québec et le fascisme. Attends, Régis, on va t'aider : Québec, sa blancheur xénophobe, son unanimisme forcené, son petit Napoléon populiste et autoritaire, son idéologie travail-famille-patrie, ses radios privées qui attisent la haine envers tous les non-conformes – gauchistes, écologistes, féministes, syndicalistes…

Québec a définitivement besoin de prendre une estie de brosse une fois par année.

Mais plus personne ne va à la Saint-Jean. Des 200 000 fêtards d’autrefois, on exagère maintenant la participation à 25 000 personnes, qui acceptent de se faire fouiller avant de rentrer dans un « périmètre festif » où sont notamment interdits, selon Radio-Canada, « les boissons alcoolisées et la drogue, les bouteilles et les contenants de verre, les canettes, les bouteilles en aluminium et les glaciers, […] feux d'artifice, mâts de drapeaux, chaises et parapluies. » Comme le fait remarquer un ami, « rendu là, ils devraient peut-être envisager enregistrer le show en studio. » Certes, nous assure le maire, «pour le nombre de personnes qui sont déçues, il y en a 10 fois plus qui sont heureuses que ça se soit passé comme ça» ; sauf que toutes ces personnes-là ont en commun d’être restées chez elles. Elles ne sortent pas pour les partys plattes, ni pour les autres, réalisant le fantasme « fasciste » du maire : tout le monde est assigné à résidence et passe la soirée sur Facebook.


Alors en cette soirée du 23 juin, je lève mon verre aux Saint-Jean d’antan, à ces débauches orgiaques et gargantuesques, ces marées humaines suantes et gueulantes, ces criss de gros party déraisonnables et malpropres, ces beuveries dionysiaques du coucher au lever du soleil, dans lesquels on pouvait rencontrer dix gangs dans une soirée et frencher n’importe qui, cette si belle émotion populaire qui était une vraie fête, la suspension temporaire mais intense des règles de bonne conduite – boire de la bière sur la rue, chanter fort et mal en bedaine, bref tout ce qui « allait trop loin » pour ceux qui ne vont jamais nulle part. Fuck Régis et son show de police, fuck Éduc’alcool de mes deux : il n’y aura jamais aucune gêne à se lever avec un mal de bloc dans les mégots et les cannettes de la vieille d’un party de 200000 personnes. Et puis fuck les patriotes qui boivent modérément : ne leur en déplaisent, je me souviens de toutes mes Saint-Jean, et j’ajoute aux multiples motifs de la fierté québécoise que ce peuple a fait la preuve irréfutable qu’il sait fêter.