18.5.15

Fuck ce spécial gars, Ricardo.

Il est 15h30, je dois trouver un souper, ma famille débarque dans une heure.

Ricardo.

Le barbecue, ça va être parfait. Le site présente un dossier « BBQ et recettes de gars ».

Hummm.

C’est quoi, des recettes de gars? Est-ce que ma blonde et mes filles vont pouvoir en manger?

D’ailleurs, c’est quoi un gars?

Ah, ça, je sais.

Un gars possède un pénis, ce qui le distingue des filles qui ont d’autres attributs généralement appréciés des gars. C’est plus compliqué que ça, il y a des zones grises, tout le monde ne s’identifie pas au sexe que lui a donné la nature, ni au genre que lui a assigné la société, et même chez certains, la question du sexe est ambiguë ; mais, de tout cela, il n’est pas question dans le monde de Ricardo. C’est bien connu, les queers, ça ne mange pas.

Moi, je suis un gars. Un homme blanc hétérosexuel de 39 ans. Au travail, on m’appelle Monsieur. Dans l’échelle des relations de pouvoir du monde occidental, je n’ai crissement rien à craindre : je suis au top. Et pourtant, quand je tombe sur un spécial « gars », j’ai comme une petite angoisse : serait-il possible d’être encore plus gars? Genre, un vrai mâle? N’oublions pas que j’ai fait des études littéraires, que je n’ai aucun goût pour les travaux manuels, non plus que pour l’exercice physique d’ailleurs, et que le plaisir grégaire d’être « entre gars », justement, m’est plutôt étranger.

Non, en fait, le gars, c’est Ricardo. Un homme blanc, quarantaine épanouie, carré, belle gueule, six pieds, riche, qui plaît à ta mère et qui a une arme secrète : il sait faire la cuisine.

Bon sang, je déteste ce type.

Au moins, il va m’aider à développer ma mâlitude avec cette page de son site intitulée « 50 faits sur les gars et la cuisine ».


Man, des faits.

Pas de théorie du genre, ici, de déconstruction sociale et autres tataouinages ; non monsieur, de la réalité, des faits bruts.

50. Pas moins.

Bon, si on additionne les 10 choses à ne pas leur dire + 10 chiffres + 10 témoignages + 5 trucs + 5 top restos… ben on est rendu à 40. Il reste « Ils cuisinent du Ricardo ». Vérification faite, ils sont cinq à cuisiner du Ricardo. Et enfin les recettes. Plus bas, il y a 20 recettes. Faque ça fait 65. Anyway. Femme, fais les comptes, ton homme est poche en math, mais il est viril.

En arrière-plan, des boulettes de steak haché sur un grill. Un homme, ça mange de la viande. Élise Désaulniers, qui avait déjà eu l’occasion de s’étouffer avec le spécial gars de l’an passé, remarquait alors : « Les vrais mâles préfèrent la viande. Cette idée simpliste est bien ancrée dans notre culture. La viande est associée à la force physique : les hommes sont forts, les hommes doivent être forts; les hommes ont besoin de viande. […] La symbolique de la viande résonne avec des qualités typiquement masculines : le courage, la puissance sexuelle, la richesse et le prestige. L’entrecôte, c’est la nourriture de ceux qui ont atteint le penthouse de la chaîne alimentaire. À l’opposé, les légumes inspirent l’ennui, la passivité. Végéter, c’est vivre de façon inerte, sans volonté. Si l’identité masculine est associée aux côtes levées, les femmes, elles, sont du côté des légumes en papillote. »

L’homme mange de la viande, qu’il fait cuire sur le barbecue. L’homme fait donc la cuisine, mais pas dans la cuisine. Déjà qu’il consent à faire une tâche de femme, il ne va quand même pas se confiner dans l’espace domestique. Non ; le royaume de l’homme est dehors. Il sort les vidanges, passe la tondeuse, répare la maison, et le soir, il cuisine sa viande sur le barbecue. Bon, « pas juste sur le barbecue », précise le site, qui nous rappelle quand même le rapport entre la règle et son exception.

Maintenant, tasse-toi, femme, l’homme prend les commandes. La première chose que tu dois savoir quand un homme cuisine, c’est que tu dois fermer ta gueule. Voici ce que tu ne dois pas dire.

(cliquer sur l'image pour l'agrandir)

C’est bien connu, si les hommes sont virils, les filles, elles, sont connes et emmerdantes. Heureusement qu’elles sont cutes, autrement, on sait vraiment pas pourquoi on les endurerait. Femme, on veut rien savoir de tes conseils santé – yogourt, purée de fruits, tofu, salade – ni de tes trucs mode et beauté – fuck tes mitaines propres et ton tablier, on est des mâles, le sang animal nous coule dessus, comme la bière et la sueur – et d’ailleurs, si tu mangeais plus de viande tu serais pas en faiblesse avec toutes tes allergies. Ah, pis oui, ça me dérange si on est douze au lieu de quatre. J’ai pas envie que ta gang de filles débarque et d’entendre parler de magasinage toute la soirée. Après avoir fait mon effort familial hebdomadaire, j’entends prendre une bière avec mon chum Éric, pendant que tu parles à sa femme.


10 chiffres sur leurs habitudes.

« 146 minutes : C'est le temps consacré par l'homme canadien chaque semaine à la cuisine, au ménage et à s'occuper des enfants. »

L’homme dit : tu vois, c’est pas si pire.
L’homme pense : criss, il va me pousser des boules.
Je me dis : deux heures et demie par semaine !?! Je fais plus que ça par jour. Pour que ça fasse une moyenne, il y en a qui doivent choker solide. Les femmes devraient se révolter et former un mouvement de revendication qu’elles appelleraient, disons, le féminisme, et qui se donnerait pour but de renverser un système qu’on pourrait appeler, disons, le patriarcat.

« 40 % des Canadiennes croient qu'elles devront nettoyer de gros dégâts lorsque les hommes cuisinent. »

Bon, la niaiserie nous gagne, là.

« Deux fois plus d'hommes que de femmes se fient davantage au four à micro-ondes pour préparer le repas. »

Une autre de même et j’arrête.

« 52 % des hommes canadiens affirment suivre une recette à lettre, comparativement à 33 % chez les femmes. »

Ok ciao, bye.

10 témoignages de gars.

Bon, à force d’en parler, ça va arriver.

« Les gars ne cherchent pas un plat particulier, mais un effet wow avec un minimum d'effort. »

Yeah. Pis on veut faire le motton dans kekchose de buzzant. Femme, ton homme est pas juste poche en math, il n’a pas trop de vocabulaire non plus, mais il est viril.

« Le bacon, c'est l'équivalent culinaire d'une fille aux cheveux longs dans une robe d'été. »

Ar – ke !!!

Dans l’idéologie de la viande, le bacon occupe une place spéciale. Il est l’aliment fétiche dans lequel se rencontrent enfin les deux mâles archétypaux de notre époque, le douchebag et le hipster.

Le mâle-barbecue aime le bacon par bravade : c’est gras, salé, sans apport nutritif et ça coûte cher pour rien. Ça fait freaker la fille-tofu et son végétarisme. Le mâle-barbecue n’a pas grand-chose d’autre pour s’exciter, à part peut-être son char. Il est généralement assez conformiste, il travaille, il est pogné avec une blonde qui l’énarve (voir plus haut), et c’est ainsi qu’il ne lui reste plus que le plaisir douteux de manger mal.

Quant au hipster, il aime le bacon parce que c’est un aliment dévalorisé, appartenant aux sous-classes dont il détourne les codes. Il va s’ouvrir, dans mon Limoilou chéri, une baconnerie. Mais dans quels abîmes de décadence et d’embourgeoisement ce quartier autrefois populaire est-il tombé pour qu’il soit possible d’imaginer y ouvrir un magasin exclusivement consacré à un aliment d’accompagnement? On parle d’y offrir « différentes saveurs de bacon […] ainsi que des items ayant rapport au bacon (savon au bacon, toutou en forme de bacon, t-shirt, etc.) » Des toutous en forme de bacon tabarnak!

D’ailleurs, quand on entremêle les attributs du douchebag – carrure, muscles, attitude de marde – et ceux des hipsters – barbe, tatouages, consommation ironique – on obtient le prototype de cuisinier rebelle qui se retrouve pratiquement partout, à la télé comme dans les restaurants, et dont on voit les spécimens les plus aboutis dans Epic Meal Time, lesquels se sont faits les parangons de la cuisine au bacon.

Fuck le bacon.

« Quand je cuisine pour des femmes, je fais toujours du poisson, paré de légumes, mais jamais de la même façon. La mer est savoureuse, tendrement féminine et évoque les confidences. Avec mes amis mâles, c'est du steak que je partage. La viande rouge se prête aux viriles amitiés et nourrit les franches discussions. »

Au festival du cliché, amène ton steak.

Bref, il fallait le faire, et Ricardo l’a fait : la cuisine est genrée. Je vous passe les trucs de séduction – chaque torchon trouve sa guenille – et les restos où emmener ton joueur de football – c’est donc lui, le vrai mâle. Remarquons simplement qu’il y a dans les recettes une catégorie « santé, mais savoureux » (autrement, la cuisine santé ne goûte rien), une autre « sans viande, version homme » (toutes les autres, c’est pour les filles), et autrement tout est mâle, c’est-à-dire viandeux. Il y a même des desserts de gars. Je me demandais en quoi une tarte aux pacanes pouvait être plus gars que fille, quand j’ai vu Benoît Brière dire que sa fille avait découvert la cuisine en faisant des cupcakes princesses.

Des putains de cupcakes de putains de princesses. Ce n’est pas tout de se faire confirmer dans son identité de gars, il faut que les filles restent des filles.

Je sais qu’il y a des gens que ça ne dérange pas, et d’autres qui s’identifient à ces stéréotypes et qui sont bien heureux ainsi. C’est mal quand même, ne serait-ce que parce que c’est complètement inutile dans le contexte, mais surtout, ça n’excuse en rien le fait d’envelopper de débilité profonde le simple fait de manger.