27.2.18

Fuck Desjardins


D’abord, il y a eu la caisse scolaire, c’était en cinquième ou sixième année, on nous a fait ouvrir un compte, on pouvait déposer l’argent que nos parents nous donnaient, faire des économies, plus tard on pourrait s’acheter un walk-man ou d’autres bébelles, j’en voyais pas l’intérêt, je pouvais prendre le deux piastres pis aller acheter des bonbons.

Après les walkmans, il y a eu les disc-man et puis différentes générations de lecteurs mp3, je me demande toujours ce qui est arrivé à tous ces walk-man et toutes ces économies perdues.

Après, il y avait aussi une caisse scolaire au secondaire, dans l’école, des fois elle était ouverte et personne n’allait là, on n’avait pas une cenne, Jean-de-Brébeuf yo, pas celui de Montréal, celui de Limoilou, le midi on jouait au aki pis on dinait de noix qu’ils donnaient au local de pastorale.

Après, j’ai passé le journal, c’était une grosse affaire à l’époque les journaux, ils avaient une armée d’adolescents qui les distribuaient chaque matin avant 7h00 dans les pâtés de maison avoisinants, et chaque semaine les camelots passaient la collecte, ils ramassaient quarante piastres, puis il fallait marcher une dizaine de rues pour aller faire le dépôt, puis des semaines j’oubliais, parce que tsé j’avais 14 ans, alors tu ponctionnais 25 piastres dans mon compte pour chèque sans provisions, ces semaines-là j’avais travaillé gratis.

Après, ma mère s’est tannée puis elle est allée engueuler le directeur de la caisse en lui disant qu’il volait des enfants, ça n’a pas été suivi d’effet, mais j’aime imaginer qu’une mère en furie dans son bureau fut l’un des mauvais moments de sa carrière.

Après, dans les cours d’économie, on nous racontait des histoires sur Alphonse Desjardins pis on commençait déjà à trouver ça drôle.

Après j’ai travaillé comme plongeur, busboy, et puis plus rien, je suis entré au cégep, j’ai pris un prêt étudiant, ils m’ont viré deux mille piastres, j’ai jamais été riche de même, on peut dire que c’est là que tout a commencé.

Pendant ce temps, je recevais des convocations à des assemblées générales dont je devinais qu’elles n’avaient rien à voir avec celles qu’on tenait à l’association étudiante.

Après, j’ai travaillé deux ans dans une librairie au salaire minimum et je suis rentré comme candidat adulte à l’université pis une session coûtait plus de mille piastres et j’ai pris d’autres prêts étudiants, j’ai fait un bacc et une maîtrise.

Pendant ce temps, j’ai pris un prêt pour micro-ordinateur, trois mille piastres pour un penthium 4 qui roulait sous Windows Millenium, le pire OS de l’histoire, en marché seulement neuf mois, un moment donné le power supply a pris en feu, j’ai soufflé dessus pour éteindre, un tech m’a dit d’appuyer sur le bouton pour rallumer et tout a explosé.

Après, je devais dans les cinq chiffres pis j’ai commencé à angoisser pour vrai tout seul dans mon lit le soir, je dormais pas, j’avais 24 ans et je me sentais coincé, je roulais avec 800 piastres par mois, je me voyais pas en rembourser vingt mille.

Après, j’ai vu des banderoles géantes annonçant des ristournes gigantesques, c’est comme si on avait tous gagné le 6/49, on s’est splitté le magot à la gang, quelques cennes dans le fond d’un compte, on n’a jamais vu la différence.

Après, j’avais épuisé mon recours à l’aide financière mais ma maîtrise n’était pas finie, j’avais encore besoin de temps pour rédiger, alors une conseillère à la caisse m’a dit « on va t’ouvrir une marge de crédit de 6000$ », j’ai dit « comment ça marche ? », elle a dit « tu verras dans le feu de l’action », résultat le compte a affiché un solde négatif de centaines puis de milliers de dollars, j’ai vécu dans un incendie pendant un an.

À toutes les fois, dans la salle d’attente, j’ai feuilleté les dépliants de tes différents produits, ils affichaient tous des gens souriants, travaillants, riches, sportifs, blancs, un bonheur à glacer le sang, et j’avais peur, est-ce ça le but de la vie, est-ce que je vais vraiment finir de même?

Clique sur l'image pour voir de belles faces blanches et riches.


Pendant ce temps, tu as augmenté les frais de service, réduit les heures d’ouverture de 10h00 à 14h00, puis fermé des succursales pour envoyer le monde administrer leurs affaires aux guichets automatiques, puis augmenté les frais aux guichets, pour ensuite retirer des guichets et envoyer le monde administrer leurs affaires sur Accès D, une coopérative sans contacts humains, faut le faire.

Après mon employeur me versait un REER, j’ai vu un conseiller financier, il m’a proposé d’investir dans les mines, que c’était payant, genre rendement dans les deux chiffres, je lui ai dit que c’était des criminels, qu’il devrait lire Alain Deneault, que j’aillais prendre des obligations à 0,75% à la place.

Après mon ami Greg m’a dit ducon, ton argent, ils vont l’investir dans les mines, encaisser 10% et t’en redonner 0,75% pour te féliciter de ta pureté morale, j’ai dit ah les hosties.

Après, je n’ai plus reçu de convocations pour des assemblées générales.

Après j’ai ouvert un compte à la caisse solidaire, me restait encore plein de bons sentiments faut croire, et le conseiller m’a expliqué que je devais prendre un forfait ou alors garder 2500$ dans mon compte chèque pour éviter de payer des frais, je me suis demandé pourquoi la caisse ne voulait pas être solidaire avec moi.

Après je ne me suis jamais servi de ce compte, il a même disparu de la liste sur Acces D, je suis allé le fermer et je devais plus d’une centaine de dollars parce que, m’a expliqué la conseillère, même lorsque le compte était inactif, « le forfait se prenait tout seul ».

Pendant qu’elle me parlait, je voyais ton slogan, « conjuguer avoirs et êtres », et mon estomac se nouait.

Après, j’ai longtemps médité sur le concept de « forfait qui se prend tout seul. »

Après, il y a eu cette campagne de pub où tu nous appelais par notre nom de famille, c’était comme si tu t’étais approprié tous les Québécois, on s’était tous fait étamper ton logo.

Quoi ?


Je ne me souviens plus quand, j’ai lu cette citation de Pierre Foglia : « L’indépendance serait une belle et grande chose pour la classe ouvrière, disais-je. Lorsque le PQ a pris le pouvoir, j’ai bien vu que l’indépendance était surtout une belle et grande chose pour le mouvement Desjardins. » J’ai trouvé que c’était pas mal ça.

Après mon quartier s’est horriblement gentrifié, notre loyer a passé la barre des 1000$ par mois, on a dit on va acheter une maison, on a vu un agent hypothécaire, c’était Marc-Antoine, le gars le plus dans le champ de l’univers, il allait nous financer jusqu’à 400 000$, on n’y serait jamais arrivé, pis c’est là que j’ai su que tu voulais tout prendre.

Après Marc-Antoine a envoyé nos papiers chez le mauvais notaire.

Après il y a eu ce gars qui a défié courageusement le climat pourri de la ville de Québec en dénonçant les radios-poubelles, il travaillait pour toi, tu l’as viré.

Après il y a eu l’austérité, on a saboté les hôpitaux, démoli les CPE, laissé pourrir les écoles, nourri les vieux de patates en poudre, en ajoutant une barge pis une autre de taxes et de tarifs sur le dos du monde qui travaille, et ta directrice a dit que l’austérité « était un passage obligé pour tous les Québécois. »

Après on a su que ta directrice gagnait 3,9 millions de dollars par année, on a dit ah l’hostie.

Après, quand le gouvernement libéral a scrappé le système de garderie, et qu'il a fait la surprise aux parents de milliers de dollars supplémentaires à payer lors de leur déclaration d'impôts, tu as offert à ces parents des prêts à 13% d'intérêts.




Après quand on entendait le nom d’Alphonse Desjardins, c’était plus drôle du tout, ça faisait mal même.

Après j’avais des dettes, je voulais les restructurer, et j’ai rencontré un clone de Marc-Antoine, appelons-le Marc-Antoine II, et il m’a offert de payer mes prêts Accord D avec d’autres prêts Accord D, je me suis dit voilà un homme plein de ressources.

Après je me suis demandé où tu les prenais, ces conseillers qui ont de la difficulté avec leurs lettres attachées, mal engoncés dans leurs costumes ou leurs jupes, et qui changent comme les saisons, sur un intérim, un remplacement, en attente d’une promotion, et qu’on ne revoit jamais.

Après, j’ai compris que je n’avais jamais rencontré un conseiller chez Desjardins, seulement des vendeurs.

Pendant ce temps, Marc-Antoine II tentait d’établir mon portrait financier :

Lui : Votre maison vaut combien?
Moi : On vient de recevoir l’évaluation à XXX XXX $.
Lui : Mais vous l’avez payé XXX XXX. Elle a perdu de la valeur?
Moi : C’est que les maisons se vendent plus cher que l’évaluation municipale.
Lui : Ah, oui.

Et je voyais ce zozo naviguer sur la même interface web à laquelle j’ai accès à la maison, et j’ai su que je m’étais déplacé pour rien dans cette banlieue de power center où tu fais pousser tes caisses en carton-pâte pour les abandonner quinze ans plus tard, architecture fonctionnelle et éphémère qui sont à la phynance ce que Burger King est à la restauration.

Lui : Alors, votre solde de votre maison est de XXX XXX.
Moi : Non, ça, c’est le montant du prêt ; le solde est plutôt de [montant inférieur].
Lui : Ah, oui.

Après, je me suis demandé ce que je faisais là, ici, chez « Desjardins », et je me suis souvenu de la caisse scolaire, j’ai vérifié ça existe encore, tous les petits Québécois se font raconter des histoires de mononcle Alphonse, sur l’importance des économies et de la coopération, et l’école avale ça, elle qui est tellement perméable aux entrepreneurs couverts de bonnes intentions – on parlera une autre fois des cubes d’énergie.

Et nous devenons tous membres de Desjardins à un âge où on nous refuse à peu près tout autre choix sur notre destinée, et c’est ainsi que Desjardins remplit le même rôle que l’école, celle de l’intégration dans le système - on n’apprend pas la coopération chez Desjardins, on y devient de petits capitalistes fonctionnels, maillons intermédiaires de la chaîne dominant-dominés, pas pauvres mais jamais émancipés.

Puis quand je t’ai vu fermer les guichets automatiques – les guichets, hostie ! – des villages de Kamouraska, j’ai compris que tu menais la même guerre d’attrition néolibérale que les autres forces de la domination mènent contre nous, en contraignant nos comportements, en réduisant les populations à des opérations comptables.

Puis j’ai pensé que lorsque tu fermais les comptoirs, on disait que c’était violent envers les vieux, les forcer à utiliser des machines, et quand tu as fermé les machines j’ai compris que ce n’est pas les vieux que tu n’aimes pas, c’est le monde.

Après j’ai pensé qu’il n’y avait pas grand chose de plus dommageable pour la conception collective que nous avons de ce qu’est une coopérative que la plus grosse « coopérative » au Québec.

Après j’ai compris que ceux qui ont vraiment de l’argent font affaire avec des banques, et que c’est la principale caractéristique qui distinguent ces dernières de toi-même.

Après, j’ai compris que je n’aurai jamais d’argent.

Bientôt, quand je vais avoir besoin de cinq piastres, je vais en finir avec le monde de l’enfance, aller collecter ma part sociale, et aller me faire fourrer ailleurs.